Des villes en guerre contre les bernaches

Elles envahissent les parcs, parfois les pistes cyclables. Elles peuvent être agressives et posent un risque pour la santé publique. Comment les faire fuir ? Des municipalités ne reculent devant rien pour les éloigner.

Matières fécales posant des risques pour la santé publique, oiseaux agressifs causant des accidents de vélo, réduction de la biodiversité… La prolifération des bernaches dans les zones urbaines indispose de plus en plus de municipalités, qui sont prêtes à tout pour les faire fuir, avec des chiens ou des oiseaux de proie, ou même en stérilisant leurs œufs pour empêcher leur éclosion.

Les villes de Longueuil, de Terrebonne et de Salaberry-de-Valleyfield, notamment, pratiquent la stérilisation des œufs pour tenter de contrôler la surpopulation de bernaches sur leurs territoires, même si cette méthode suscite la controverse.

« On ne veut pas éliminer les bernaches complètement, on veut seulement les inciter à nicher sur des terrains qui sont moins utilisés par la population. » – Magali Joube, porte-parole de Salaberry-de-Valleyfield

Les bernaches moins populaires que les cerfs

L’automne dernier, la Ville de Longueuil a dû revenir sur sa décision d’abattre 15 cerfs parmi les trop nombreux qui vivent au parc Michel-Chartrand, en raison d’une intense campagne d’opposition. La mairesse Sylvie Parent a même reçu des menaces de mort en lien avec cette affaire.

Or, Longueuil a procédé à la stérilisation des œufs de bernaches au parc Michel-Chartrand au printemps 2020, et à nouveau ce printemps, sans problème, assure le conseiller municipal du secteur, Jonathan Tabarah. « Je n’ai pas eu de plaintes sur la stérilisation des œufs, mais j’en ai des dizaines chaque année sur la surabondance de bernaches », dit-il.

Des dizaines de plaintes sont formulées chaque année à Longueuil concernant la surabondance de bernaches.


 

Pour empêcher les œufs d’éclore, on les enduit d’huile végétale, qui bloque les échanges d’air par les pores de l’œuf. La bernache continuera de couver ses œufs, mais en voyant qu’ils n’éclosent pas, elle en déduira que ce n’est pas un bon endroit pour nicher et ira pondre ailleurs l’année suivante.

Il faut un permis du Service canadien de la faune pour pratiquer cette technique. Josée Lefebvre, biologiste au Service canadien de la faune, indique qu’une cinquantaine de ces permis sont valables en ce moment au Québec.

« Je sais qu’il y a des âmes plus sensibles, mais pour nous, c’est un outil de gestion. » – Josée Lefebvre, biologiste au Service canadien de la faune

« L’acceptabilité sociale est là », constate Simon Paquin, conseiller municipal à Terrebonne, où on a stérilisé les œufs pour la première fois ce printemps.

Des méthodes plus douces

Les arrondissements montréalais de LaSalle, de Lachine, d’Ahuntsic et de Saint-Laurent, qui ont attribué des contrats à des entreprises pour effaroucher les bernaches, ont tout de même préféré ne pas utiliser cette technique.

« Pour le moment, cette mesure n’est pas très populaire auprès de la population », admet Gabriel Chèvrefils, chef de division à la Qualité du milieu, permis et inspection pour l’arrondissement de LaSalle.

« En ville, les bernaches ont un beau terrain de jeu : de l’herbe pour s’alimenter, pas de chasseurs et peu de prédateurs », explique Marie-Ève Castonguay, propriétaire d’Artémis Faune, l’une des deux entreprises québécoises qui offrent des services de contrôle des bernaches.

Les techniques les plus fréquemment utilisées sont l’auto ou le bateau téléguidés.

Au parc Marcel-Laurin, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, récemment, une buse de Harris appelée Sonora a été chargée d’éloigner quelques bernaches qui broutaient près des terrains de sport. Dès que le rapace est sorti de sa boîte, les bernaches se sont mises à crier, pour ensuite s’envoler.

Dans les endroits très fréquentés, les agents du contrôle de la faune préfèrent utiliser des chiens dressés pour cette tâche, comme Lili et Morgane, rencontrées en train de travailler au parc René-Lévesque, en bordure du fleuve à Lachine. « Le chien recrée la présence de prédateurs, et il est très rapide au sol », dit Marie-Ève Castonguay.

La clé, poursuit-elle, c’est d’utiliser une combinaison de méthodes.

Marie-Ève Castonguay et Jean-Simon Duchesne, techniciens de la faune de l’entreprise Artemis Faune, en compagnie des chiens Lili et Morgane


 

On suggère aux municipalités de planter des arbustes le long des berges, ou d’installer des barrières basses, qui empêchent le passage des bernaches au cours de la période où elles perdent leurs plumes de vol. Garder l’herbe plus longue peut aussi déplaire aux bernaches.

À Granby, la municipalité a déjà essayé des lumières stroboscopiques pour feindre la présence de prédateurs, mais les bernaches se sont vite habituées.

À Terrebonne, des bruits de détonation se sont avérés efficaces, mais les citoyens des environs ne les ont pas appréciés.

À Salaberry-de-Valleyfield, un employé travaille maintenant à temps plein à l’effarouchement des bernaches.

« Il y a une vraie problématique pour la salubrité du milieu. » – Magali Joube, porte-parole de Salaberry-de-Valleyfield

Magali Joube, porte-parole de Salaberry-de-Valleyfield, rappelle que ces oiseaux produisent jusqu’à deux livres de fèces par jour.

Leur présence en trop grand nombre coûte cher aux municipalités en frais de nettoyage, et les oblige parfois à fermer des plages, où l’eau devient trop polluée. « Elles peuvent aussi être très agressives, surtout quand on s’approche de leur nid ou de leurs jeunes », dit Josée Lefebvre, du Service canadien de la faune.

La première règle à respecter, soulignent tous les intervenants interrogés pour ce reportage, c’est de ne pas nourrir les bernaches.

EN CHIFFRES

Près de 1 million : Nombre de bernaches du Canada présentes dans le couloir migratoire de l’Atlantique. La plupart de ces oiseaux nichent dans le Grand Nord et passent l’hiver dans le sud des États-Unis. Ils ne font que passer par le sud du Québec, au printemps et à l’automne.

11 000 : Nombre de couples de bernaches qui ont niché dans le sud du Québec en 2019. Une femelle pond de cinq à sept œufs au printemps. Ce sont ces oiseaux qui causent des désagréments aux populations humaines.

De 2000 à 3000 : Nombre de couples nicheurs souhaité dans le sud de la province, selon le Service canadien de la faune.

Source : Service canadien de la faune